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04/02/2011

Agoria : "Aujourd'hui, les choses disparaissent très vite"

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Agoria, alias Sébastien Devaud, vient de sortir Impermanence. Son troisième album studio, sorti sur son label Infiné, témoigne d’une élégance rare dans l’électro française. Le Lyonnais continue de construire une œuvre très personnelle, en dehors des modes et de la facilité. Comme sur ses précédents albums Blossom et The Green Armchair, qui invitaient d’autres artistes (Tricky, Neneh Cherry…), le DJ a convié cette fois Kid A, Seth Troxler et Carl Craig.

 

Impermanence Teaser (edit by M.Foudre) by AGORIA


A l’époque de la sortie de ton mix Balance 016, en mars 2010, tu évoquais déjà au sujet d’Impermanence « l’album le moins cloisonné » que tu as réalisé jusqu’ici…

C’est un album super éclectique, j’ai toujours eu envie de faire des albums foisonnants. Avec toujours cette envie de se prouver des choses à soi-même et puis aux autres. Sinon ça serait plus un hobby et je ferais ça en tant qu’amateur. Il ne faut pas se mentir, on fait ça aussi évidemment pour le montrer aux autres. Avec Impermanence, je pense avoir réussi à garder l’éclectisme des premiers albums et à en faire un tout cohérent. Ce qui est assez dur au final quand on part dans différentes directions. J’ai des morceaux 100% acoustique comme Kiss My Soul avec Kid A ou des morceaux totalement clubs comme Panta Rei, Speechless ou Libellules. Tous mes albums ont toujours été touffu et épars, je creuse mon sillon dans cette voie : la transversalité.

Tu ne sens pas à l’étroit dans le format d’un album ?

Non, je me suis senti libre… Sans aucune arrogance, j’ai réalisé cet album avec facilité. The Green Armchair m’avait pris deux ans et demi. C’est un album dont l’accouchement a été difficile, sans parler de la qualité musicale finale. Impermanence a été conçu avec facilité, parce que je suis dans une période amoureuse épanouie. Et indéniablement, le fait d’avoir réalisé mes albums précédents me permet de savoir ce qui me plait le plus. Avant, il fallait que je fasse une vingtaine d’arrangements avant de choisir.

On peut parler d’un album plus mature ?

Non, la maturité, c’est un mot qui me fait peur. Je préfère dire que c’est un album épanoui et intime.

Pourquoi avoir choisi ce titre, Impermanence ?

Quand on parlait de l’album avec ma femme et un ami, les mots qui revenaient, c’était « fluidité », « renouvellement », « contemplation »… C’est ce qui caractérise l’impermanence : on a un point de vue intime et personnel, pendant qu’à l’extérieur tout change chaque seconde. Il y a des moments personnels dans ta vie où rien ne peut t’atteindre. Tu es dans une bulle. C’est un peu ce qui s’est passé dans cet album Il y a un côté très bouddhiste à ça. Impermanence c’est une thèse bouddhiste : rien n’est jamais définitif.

En quoi tu vas te réincarner alors ?

Non, non, je n’ai aucune conviction religieuse (rires). Le monde va très vite, le meilleur moyen de le contempler, c’est de s’arrêter.

De s’arrêter et de créer ?

Ca va de pair. Mais si tu es dans une frénésie de création, tu crées mal. Je l’ai été, dans cette boulimie artistique, à faire trois morceaux par semaine. Ce n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux.

Comment tu composes ?

Je branche ma machine et c’est parti. J’exagère un peu mais c’est ça. Je pars sur un désir d’ambiance. Quand j’ai fait l’album, je me suis demandé ce qu’il manquait, j’avais une réflexion globale sur l’album plutôt que morceau par morceau.

Il n’y a pas trop de morceaux très clubs sur cet album…

C’est marrant, c’est ce que tout le monde me dit, et pourtant je n’ai jamais autant joué de morceaux d’un album à moi dans les clubs. Je les insère tous…

Et les gens dansent…

Oui, ils ne partent pas (rires). Mais je vois ce que tu veux dire : il n’y a pas de morceau extatique, de rave. Mais quand je joue Panta Rei ou Speechless ou Little Shaman, j’ai les mêmes effets en fin de break que La Onzième Marche ou Code 1026. Tout dépend comment tu les insères dans un set.

Impermanence prend parfois des allures cinématographiques, en créant des ambiances de la même manière que la bande originale de Go Fast que tu avais composée.

Go Fast, c’était une première expérience cinématographique. C’était excitant. En plus, le réalisateur m’avait donné carte blanche en me disant tu ne fais surtout pas un thème répété vingt fois. Ce qui était difficile, c’est que le montage changeait tout le temps. Mais j’étais dans des conditions parfaites de travail. C’était une belle école.

Pourquoi une « belle école » ?

Parce que tu apprends à mettre ton ego de côté. Tu es au service de l’image.

Impermanence, c’est ton premier album sur ton label Infiné. Pourquoi ?

Mais la question, c’est plutôt : Pourquoi n’aurai-je pas signé sur mon label ? Au départ, il était naturel de développer le label en restant en retrait afin qu’il existe par ses propres artistes. J’ai vraiment envie de pousser les gens qu’on a signés, car je crois tous en eux.

Tu écoutes beaucoup de sons qu’on te soumet ou c’est plutôt des rencontres ?

Il y a des coups de cœur artistiques comme Francesco Tristano ou Clara Moto, il y a des choix par affectivité, et d’autres où on sent le potentiel de la personne et on va l’accompagner. Je me rappelle de mes premiers disques, c’était n’importe quoi, comme le Kubik 01. Quand je le réécoute aujourd’hui, il me fait rire… J’ai envie d’aider à mon tour des gens en qui je crois. C’est aussi du militantisme local et quelque chose que j’aime.

Comme sur tes précédents albums, tu as convié beaucoup de personnes. Une des plus belles surprises, c’est la chanteuse Kid A.

Un ami programmateur du festival des Nuits Sonores a découvert cette artiste via des réseaux communautaires, je crois. Il lui a fait faire un morceau avec des amis, les Spitzer, un groupe de Lyon. J’ai flashé, j’ai demandé à Kid A des morceaux, j’en ai utilisé un pour ma compilation Balance 016. J’ai toujours été profondément touché par sa voix. Ce qui m’a d’autant plus bluffé chez Kid A, c’est que c’est une artiste noire-américaine : lorsque tu l’écoutes, t’as l’impression que c’est une Islandaise ou une Norvégienne. Je l’ai fait venir à Paris et à Lyon où on a enregistré quatre ou cinq morceaux en quelques jours. Il en est sorti notamment ces deux morceaux sur l’album : Kiss My Soul et Heart Beating.

Le DJ américain Seth Troxler chante sur Souless Dreamer, qu’il a écrit pour toi. Comment tu l’as rencontré ?

Je l’avais rencontré la première fois à une excellente soirée, pour Resident Advisor. C’était au cours de l’Amsterdam Dance Event, un des meilleurs festivals actuels. On s’est revus à Miami lors d’un DJ set qui m’a beaucoup marqué. C’était un dimanche après-midi : Seth Troxler a fini en jouant ambient et les gens dansaient... Ça a duré presque vingt minutes . J’ai essayé de faire ça, je n’y suis jamais arrivé. C’est très compliqué d’amener les gens en transe. Bon… j’y suis déjà arrivé, mais jamais avec de la musique sans partie rythmique. C’est un moment de communion assez magique. Puis, il est venu jouer aux Nuits Sonores, en mai 2010. Il est venu à la maison : je lui ai donné les chaussons Chicago Bulls, alors qu’il vient de Détroit. Ça l’a fait marrer. Je lui ai fait écouter quelques pistes et c’était parti. Ca s’est fait simplement.

Carl Craig pose sa voix sur Speechless, mais vous vous connaissiez depuis longtemps ?

Oui, mais on a vraiment sympathisé il y a un an, depuis que je l’ai fait venir à ma résidence au Rex, à Paris. Lors d’un dîner, j’écoutais sa voix, elle me berçait et je lui ai dit que ce sera extraordinaire de faire avec lui.

Que représente-t-il pour toi ?

C’est un des fondateurs d’Underground Resistance et de la techno. Mais aussi Il est très impliqué dans la vie locale, à Detroit. Ce n’est pas juste un mec qui sort des disques, court le monde et prend de l’argent. Il a une âme militante.

Comme toi dans la création des Nuits Sonores. Comment ça s’est passé d’ailleurs ?

Au moment où il a été question de faire un festival de musique à Lyon, il y a une réunion de quelques acteurs locaux, et j’étais l’un de ceux-là afin de proposer des projets. Certains voulaient faire un festival de rock, d’autres de salsa. Nous, on pensait que la vie nocturne est une part considérable et mésestimée dans les villes françaises. Alors que c’est ce qui donne aux villes une jeunesse, une vitalité et un caractère sexy. Même économiquement et politiquement, c’est important qu’il y ait une vie nocturne forte dans une ville. Très motivés, on a défendu le projet. On a présenté au maire tous les artistes électroniques de Lyon. Quand je vois l’évolution de ce festival… Je n’aurais jamais cru à l’époque que ce serait un tel carton.

Malgré les clichés sur Lyon la ville endormie…

Lyon a été l’épicentre de la répression des rave-parties et soirées au milieu des années 1990. Pendant des années il ne s’est rien passé. Notre motivation est donc d’autant plus forte. Et il se passait tellement peu de choses que le public lyonnais l’a défendu à fond.

Hors de Lyon, quelles sont tes villes de prédilection ?

Tokyo reste la ville la plus excitante au monde. Pas pour y vivre, mais pour y jouer. Les Japonais ont un rapport à la culture différent des Européens. Ils sont totalement dédiés et fans. Ils ont aussi une telle frustration journalière dingue, que le soir ils ont besoin de se lâcher. Et c’est un vrai public de connaisseurs. De plus, les clubs sont extraordinaires.

Tu te mets rarement en avant, loin de la starification actuelle des DJ.

Au début, la musique électronique, celle faites par les producteurs, Juan Atkins, Derrick May, n’avait pas forcément de message. Puis il y a eu l’arrivée du marketing et de la communication. Je suis un enfant de de la première génération, plus que Daft Punk par exemple pour qui l’image est un vecteur de succès. De plus, à notre époque, il y a beaucoup d’opportunisme. Quand je vais jouer, je n’ai pas de tenue de scène, c’est la musique avant tout.

Ton pseudo m’a toujours intrigué. Il vient d’où ?

Ce n’est pas moi qui ai choisi ce nom, mais des amis à moi. Quand on était gamins, on organisait des soirées qui s’appelaient Agora. Un jour, ils ont marqué le nom Agoria sur un flyer. Je leur ai demandé qui c’était. Ils m’ont répondu : « Tu verras. » Et le jour J de cette soirée, ils m’ont dit : « Mais c’est toi ! Va vite chercher tes disques. » Moi j’avais un peu la trouille de jouer, pas trop envie. Et du coup, c’est resté. On était quinze-vingt, c’était des soirées entre amis. C’était anecdotique…

Pas tant que ça, puisque le nom t’es resté. Tu te rappelles de tes premières soirées comme Agoria ?

Une de mes toutes premières soirées en tant qu’Agoria, je faisais le warm-up de Richie Hawtin à Lyon dans un club qui s’appelle Le Space. Personne ne dansait, je finis au bout d’une heure et demie. Et Richie Hawtin met un disque et tout le monde se met à danser. Là, je me dis que je devrais peut-être faire autre chose. Et là, Richie Hawtin me rassure et me complimente sur mon set en me disant que c’est toujours le dur labeur de celui qui fait un warm-up, d’essuyer les plâtres….

Qu’est-ce qui te motive aujourd’hui ?

Même si c’est très frustrant, je pense toujours que ce qui arrive ensuite est plus excitant que ce que je fais aujourd’hui, c’est mon moteur. J’ai désormais un label [Infiné], je vois énormément d’egos d’artistes – encore que les miens sont des anges par rapport à d’autres – donc j’apprends à gérer ça. Bon… je ne suis pas parfait. On a tous des moments de suffisance. Surtout aujourd’hui, où les choses disparaissent très vite. D’ailleurs, la musique est souvent en avance sur dans d’autres domaines. Par exemple, la dématérialisation de la musique. Pour nous, les DJ, ça s’était passé bien avant, avec des mecs qui mixaient avec des ordinateurs. C’est la musique électronique qui a créé cette dématérialisation. La musique électronique utilise la technologie en amont de tous les autres styles.

Recueilli par Joël Métreau

Photo : Denis Rouvre

14:58 Publié dans Electro, Interview | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : agoria

09/03/2010

Agoria : « Avec Infiné, on veut s'affranchir des styles et des sentiers battus »

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Aufgang, Rone, Danton Eeprom, et maintenant Clara Moto. Le label français Infiné publie depuis quelques mois une série de premiers albums réjouissants, qui élargissent le spectre de la musique électronique. Cofondateur du label, le DJ Agoria revient sur les débuts de cette aventure. Il raconte aussi la genèse de son double album mixé, «Balance 016», qui sort en mars chez EQ Recordings.

 

Pourquoi avoir créé Infiné ?

 

On est quatre comparses dans ce projet. Je suis la partie visible. Mais il y a également Alexandre Cazac, qui est aussi le manager du label Warp en France, et qui s'occupait de mes intérêts depuis plusieurs années. En 2006, on a eu la chance d'écouter un pianiste, Francesco Tristano, qui vient de la Juilliard School de New York, une excellente école de piano. On a été surpris d'entendre qu'il reprenait des grands classiques de la musique électronique. Aussi bien «Strings of Life» de Derrick May, que «The Bells» de Jeff Mills ou des morceaux beaucoup plus improbables comme « Andover » de Autechre. Tout ça, entouré dans un répertoire d'interprétations de Bach ou de Pascal Dusapin. On a été bluffés par ce mec. A la base, on a créé Infiné pour sortir son premier album «Not For Piano».

 

Avec Alex, depuis des années, on avait déjà cette idée en germe de créer un label. Mais Francesco a vraiment été le déclencheur. On n'est pas déçus d'avoir commencé ce petit bonhomme de chemin. On s'est toujours dit qu'on allait faire ça à la cool, sans objectif précis. Voilà... Cela fait trois ans  qu'Infiné existe et les gens commencent à référencer ce label et à en parler. Mais on n'a jamais eu de plan de bataille écrit. On s'est simplement dit qu'on voulait signer des trucs qui nous excitaient et qui soient des coups de cœur, des trucs qu'on a pas le loisir d'écouter, des choses qui sortaient un peu de tout ce qu'on a l'habitude d'entendre dans la musique électronique.

 

Même si on est baignés par cette musique-là, on n'avait pas envie de faire un label pour ne sortir que des DJ tools. Il y a tellement de labels qui font ça très bien. On s'est juste dit : « Allons vers ce qui nous touche le plus, même si on prend des risques insensés. » On a été très surpris de voir que ce qui nous plaisait le plus, le plus risqué, est ce qui marchait le mieux. Comme quoi, on a souvent des idées bêtes et préconçues de ce que les gens vont aimer. A chaque fois, on se trompe complètement. Par exemple, le projet Aufgang, avec Tristano, Rami Khalifé et Aymeric Westrich, le batteur de Cassius, rencontre des échos extraordinaires à l'international.

 

Aufgang :

 

 

 

Le slogan de InFiné, c'est « Easy music for the hard to please ».

Vous vous adressez donc à un public exigeant ?

 

Aujourd'hui, tout est très marketé, c'est une histoire d'image et de communication. Les artistes qu'on signe sont aux antipodes de ça. C'est pour ça qu'on dit que c'est pour des gens difficiles à séduire. Mais ça ne veut pas dire que c'est forcément inaudible pour un profane. «Hard to please», c'est peut-être parce que c'est pour les gens qui vont un peu plus loin que ce qu'on leur donne à écouter. C'est pour des gens qui vont par eux-mêmes trouver leur bonheur.

 

Aufgang, qui est sorti en France en même temps que Danton Eeprom, n'a pas bénéficié d'autant de presse ou de visibilité. Pourtant, il marche encore mieux. «Groove», un magazine allemand que j'adore, et qui est l'un des magazines les plus défricheurs pour la musique électronique donne sa couverture de mars à Aufgang. On est très content de cela, mais ce n'est pas quelque chose qu'on a recherché.

 

Il y avait un des morceaux de Tristano qui figurait sur un de tes mixs...

 

Oui, C'était la reprise de Derrick May, «Strings of Life» sur «Cute and Cult». C'est à ce moment-là qu'on a rencontré Francesco. En 2005, je crois. On avait enregistré dans un petit studio, vite fait, pour pouvoir le mettre sur la compilation.

 

Dans la foulée de Tristano, vous avez signé d'autres artistes...

 

Oui, la deuxième signature, ça a été Danton Eeprom. J'avais entendu un morceau qu'il avait sorti sur le label Virgo, le label d'un Marseillais qui s'appelle Paul. J'avais flashé sur la B-Side. Et donc, je suis rentré en contact avec lui. Je lui ai proposé de nous envoyer des choses qu'il avait faites. Bonne pioche ! Depuis, le petit père a un début de carrière prometteur. Le troisième, c'est le Mexicain Cubenx. Sa musique dancefloor et mélancolique nous a beaucoup séduit. Pendant cette période, j'ai rencontré Clara Moto. On a joué ensemble au Montreux Jazz Festival. L'organisation avait oublié de me chercher à la gare, ça nous a permis de discuter un petit peu. Elle sortait juste de la Red Bull Music Academy. J'ai été séduit par ses morceaux, donc on a très vite fait un disque avec elle.

 

Mais on essaie de ne pas trop signer d'artistes, de ne pas nous éparpiller. Demain, je pourrais très bien appeler James Holden ou Carl Craig pour leur demander des morceaux afin d'avoir plus d'exposition. Et on s'est dit qu'on voudrait quelque chose avec nos artistes uniquement, pour avoir un côté fraternel et familial avec Infiné.

 

Comment définirais-tu « Polyamour », l'album de Clara Moto ?

 

C'est de la techno touchante et plutôt minimale, même si je n'aime pas beaucoup ce mot. Je préfère parler de minimalisme. La minimale, ça porte bien son nom : en général, avec deux ou trois plugs, certains font un morceau qu'on oublie tout aussi vite. Clara Moto, c'est beaucoup plus touchant et profond. C'est une artiste qui a une musique très sensuelle douce et suave, un peu à son image. Dans la vie de tous les jours, c'est un petit ange. Au premier abord, elle a l'air de quelqu'un très fragile et au final, elle est solide. On sent tout cela dans sa musique. Sa personnalité me touche beaucoup. Les morceaux chantés avec Mimu, c'est tout ce que j'aime dans la deep house.

 

Tu as pas mal retravaillé son album, pourquoi  ?

 

Dans la musique électronique, la production est très importante. Ce qu'on pourrait souvent faire comme grief aux albums technos, c'est que c'est plus une collection de morceaux ou de maxis. Ils sont parfois un peu longs et les albums durs à écouter : 7 ou 8 minutes fois dix. On est un peu lassés au bout d'un moment. On l'a donc poussé à éditer les morceaux et à aller à l'essentiel. Un mec comme Rone nous a donné son album, « Spanish Breakfast », on a quasiment rien eu besoin de lui dire. Il n'était pas DJ, donc il n'avait pas cette notion de boucle et de loop et de répétition. L'évolution de l'album était plus simple.

 

Clara Moto :

 

 

 

Quand on n'est pas DJ, c'est donc plus facile de composer ?

 

Il y a une codification dans la musique électronique. Par exemple, pour qu'un DJ ait le temps de jouer son disque, il faut une minute de beats au début pour le rentrer facilement afin que que ça soit fluide. Sur l'album, on n'a pas besoin que les morceaux s'enchaînent bien les uns avec les autres. Ce n'est pas forcément le même travail de production que pour un maxi, où il faut penser au DJ qui va le jouer.

 

Quelles sont vos prochaines signatures ?

 

Les Spitzer, qui sont très proches de moi, et Arandel, dont on va sortir l'album en avril. Ce jeune fou a décidé de faire un album uniquement autour du mi bémol. Tous les morceaux sont en mi bémol et reprennent uniquement les mêmes instruments. Ça m'a totalement bluffé. Francesco Tristano nous avait fait le disque «Auricle», deux pièces de 20 à 25 minutes. J'ai demandé à Arandel s'il voulait nous faire aussi quelque chose de conceptuel. Il est venu avec ce projet barré, le résultat est extraordinaire.

 

Infiné éclate les genres, non ?

 

On veut s'affranchir des styles et des sentiers battus. On veut créer de la surprise. Quand les gens achètent ou écoutent un disque d'Infiné, ils peuvent être surpris. Dans les années 1990, j'achetais des disques sans même savoir ce qu'il y avait dessus. Aujourd'hui, c'est impensable, quand on achète le disque, on sait ce qu'on va écouter. En raison de l'accessibilité à outrance de la musique, on perd cette cette naïveté et cette virginité.

 

Ton troisième mix, le double CD « Balance 016 », sort ce mois-ci.

 

Ce mix m'a pris beaucoup de temps. J'ai passé trois ou quatre mois à chercher les morceaux. Je me suis demandé l'intérêt de faire une nouvelle compilation mixée alors qu'il y a des podcasts chaque jour sur plein de sites Internet.  Mon premier CD, « Cute and Cult » avait été fait uniquement de façon analogique, avec des platines et des CD, sans aucun artifice, sans ordinateur. Le deuxième avait été fait avec un mélange de tout ça.

 

J'ai fait un mix qui n'est pas linéaire, mais circulaire. C'est un cycle : je commence et je finis avec le même morceau. Le milieu du mix, sur le CD1, est la pointe d'un triangle... Après, on redescend doucement. Je perds volontairement l'auditeur pendant deux ou trois minutes pour le recaresser vers la descente. J'ai beaucoup aimé ce travail de superposition de couches pour arriver à ça, à un certain équilibre. C'est le juste milieu entre toutes les influences musicales et des manières de mixer et d'appréhender la recherche musicale.

 

On a fait un concours pour trouver des nouveaux artistes : on a reçu près de 1000 morceaux, j'en ai trouvé une quinzaine qui m'ont vraiment plu. J'en ai mis un sur le CD, les Polonais de The Same. Mais une douzaine de morceaux sont exclusifs sur ce CD : je les ai trouvés via mes réseaux, via Internet ou des blogs. Et pour que ça ne soit pas trop daté dans le temps, je suis allé chercher dans mes disques... J'ai retrouvé par hasard un disque d'Avril qui reprenait « French Kiss ». J'ai aussi demandé à mes amis de me faire écouter tout ce que je pourrai ne pas connaître. Chacun m'a amené cinq disques. Avec toute cette foison musicale, le concept de « Balance » est venu de lui-même.

 

Tu travailles actuellement sur ton prochain album...

 

C'est difficile d'en parler, car je suis vraiment dedans. Je n'ai aucun recul. J'ai souvent fait des albums très éclectiques. Il est possible que celui-ci soit plus homogène.

 

Tu vas le signer sur le label Infiné ?

 

Je pense, oui. Pendant les premières années, je ne voulais pas vampiriser avec mon nom les artistes que je signais, alors qu'ils faisaient quelque chose de totalement différent. J'ai bien aimé le fait que les artistes existent par eux-mêmes, avant même que les gens savent que c'était mon label. Aujourd'hui, maintenant que le label existe par lui-même, je n'ai pas de scrupule à faire ça. Je n'ai aucune envie d'aller signer sur une major. C'est ma petite maison à moi... Je me vois souvent comme un paysan.

 

Pendant que tu composes cet album, tu continues de jouer en club...

 

En ce moment, je fais beaucoup de choses. Je suis un peu passé à côté des tournées et des festivals quand j'ai créé la musique  du film « Go Fast ». Aujourd'hui, je suis très content d'y revenir avec ma compilation. Car c'est toujours un bonheur de voyager, de rencontrer d'autres cultures. Pendant la création d'un album, ces voyages aident aussi à la maturation des idées. Les précédents albums, j'étais beaucoup plus cloisonné.

 

Agoria :

 

 

 

 

Tu n'es pas lassé du clubbing ?

 

J'ai joué à Moscou récemment. Je suis arrivé à 23h, je suis reparti à 7h, parce qu'il n'y avait pas d'autre vol. Mais la soirée, dans une usine désaffectée, était extraordinaire. Les Moscovites étaient vraiment là pour faire la fête. Le jour où j'arriverai sur scène et que je n'aurai plus envie de m'amuser, là il faudra que je me pose la question de savoir s'il faut continuer. A 40 ans, je me demanderai si n'est pas ridicule de faire danser des jeunes de 20 ans. Faudrait demander à Laurent [Garnier] ce qu'il en pense. Je le vois toujours comme un enfant quand il joue. Il a ce regard et cette envie. Si j'arrive à garder cette fraîcheur, je pense que je continuerai. Mais physiquement, c'est assez difficile.

Laurent Garnier, que représente-t-il pour toi ?

 

Il m'a toujours beaucoup aidé, même si je n'ai jamais été sur son label. Partout dans le monde, il a toujours prêché la bonne parole me concernant. C'est quelqu'un que j'apprécie à chaque fois de rencontrer et de jouer avec. Il te donne toujours cette énergie que tu peux perdre dans les méandres du clubbing.

 

Recueilli par Lil' Joe

09:14 Publié dans Electro, Interview | Lien permanent | Commentaires (1259) | Tags : agoria, infine

 
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